Back to the old school : chronique de vieux comics Vertigo (volume 03)

Sans le vouloir, j’ai gardé trois histoires écrites par Peter Milligan et les lire à la suite me fit le plus grand bien après les déceptions de la semaine précédente. On retourne ici dans les véritables entrailles bénies de Vertigo et dans tout ce qui mériterait d’être plus connu, et réédité, écrites par un auteur que l’on ne célèbre pas suffisamment. Les trois histoires qui suivent montrent tout le côté versatile de l’auteur dans tout ce que l’adjectif peut avoir de positif quand on a pour travail de raconter des histoires.

Girl #01 à #03 de Peter Milligan et Duncan Fregedo (DC Comics/Vertigo) 1996

Petite fille de l’héroïne de Kill your boyfriend (de Grant Morrison et Philip Bond), sorti l’année précédente, Girl poursuit la thématique de la jeunesse révoltée dans une quête identitaire dans une Angleterre que l’on qualifiera poliment de « populaire ». Simone Cundy, fille d’un père alcoolique enraciné devant son poste télé et d’une mère dépressive et désemparée, accompagnée de frères et de sœurs perdus dans leur propre quotidien délabré, vit dans une immeuble décatis où la seule occupation des jeunes de son age, ceux qui acceptent de lui parler, est de vivre dans l’ascenseur et de « collectionner » les seringues et les capotes usagées.

Tout va bien. Simone ne ressent d’attirance pour rien et est sur le point de se suicider jusqu’à ce qu’elle fasse la rencontre d’elle-même sur une colline d’ordures et qu’elle apprenne alors à vivre grâce aux conseils de cette&A autre elle.

D’abord confus, le scénario prend très vite forme si l’on plonge la tête la première dans l’histoire. Malgré la filiation évidente avec Kill your boyfriend due, non seulement au scénario, mais aussi au dessin de Duncan Fregedo 0 qui l’on a manifestement demandé de ressembler à Philip Bond, les différents procédés narratifs de Milligan fonctionnent et donnent à Girl son originalité.

Aussi étrange et perdue que puisse être Simone, elle devient très vite attachante dans ce monde où elle ne semble rien maîtriser et ne peut que réagir à ce qui lui arrive en ne donnant que l’apparence de contrôler les évènements. Les futurs possibles se mélangent au présent, accentuant le chaos quotidien de son existence, tandis que l’incompréhension entre elle et les membres de sa famille est soulignée par l’emploi d’un argot phonétique, pour les bulles des parents et de ses frères et sœurs, tandis qu’elle s’exprime dans un anglais normal.

Même si une seule année sépare Kill your boyfriend de Girl, la filiation chronologique et sociologique est évidente. Kill your boyfriend présentait l’Angleterre prise à partie par des jeunes pseudo terroristes en quête d’un peu de bordel dans un monde trop carré. L’Angleterre de Margaret Tatcher.

L’héroïne de Girl voudrait bien un peu de calme au contraire. Après tout le chaos causé par la récession, son Angleterre sous le régime de John Major a atteint le point de non retour. Seule reste la loterie nationale pour espérer sortir de la grisaille d’une banlieue à l’allure de ghetto. Un titre que j’aimerais voir réédité et suivi de publications équivalentes correspondant à notre époque (quoi que DMZ et les New York Four et Five de Brian Wood s’en chargent pour ce qui est des Etats-Unis).

Face de Peter Milligan et Duncan Fregedo (DC Comics/Vertigo) 1995

Le même duo écrit ici l’histoire d’un chirurgien esthétique en quête de gloire qui se voit proposé un mystérieux contrat en or massif auprès du plus grand artiste contemporain, un étrange bonhomme reclus sur une île privée. Le lecteur sent le piège diabolique à plein nez mais les protagonistes, d’apparence névrosée avec leurs propres mystères à dissimuler dans l’île privée de leur esprit, ne sont pas des plus à l’aise. L’artiste maudit recherche l’inspiration, le majordome cherche à servir de son mieux, le chirurgien cherche la gloire et à cacher le désordre de sa vie personnelle et sa compagne cherche l’inspiration pour cacher, elle aussi, toutes les névroses de son couple.

Que dire sur cette histoire ? Que malgré tout le déballage de concept artistique, elle tient diablement bien la route et glace ce qu’il faut le sang quand tout se résout et que la folie des personnages atteint son paroxysme jusqu’à les tenir à la gorge et les pousser dans leur retranchement.

Pour une histoire d’une soixantaine de pages, Face surprend et fascine le temps d’un instant, lire et découvrir tout les fils de l’histoire jusqu’à ce les masques se découvrent. Le style de Duncan Fregedo rappelle encore aussi celui de Philip Bond mais adapté à un univers tout aussi crasseux, mais beaucoup plus déviant, que celui de Girl. Pas question ici de s’attacher à qui que ce soit, je vous le déconseille fortement. Mieux vaut observer avec un peu de distance le destin des quatre personnages et les voir se défaire les uns contre les autres que de tenter de sympathiser avec eux. Pas indispensable mais une curiosité à ne pas éviter si d’aventure vous la trouviez.

Rogan Gosh, Star of the East de Peter Milligan et Brendan McCarthy (DC Comics/Vertigo) 1994

Qui est le héros ? Est-ce Rogan Gosh, divinité indienne, sont-ce le couple du serveur et du client désabusé par sa petite balancée dans une aventure spirituelle où il découvre que rien n’est réel ? Est-ce Ruyard Kipling qui délire sous l’influence de narcotiques ? Selon la conclusion en fin de volume, toutes les réponses sont valables, aux lecteurs de faire le tri et de garder la vision qu’ils veulent conserver, comme les divinités du royaume de fiction qui se déroulent sous leurs yeux pour leur plaisir.

Peter Milligan prend ici une place secondaire et laisse Brendan McCarthy aux commandes de l’histoire dont le psychédélisme et le questionnement spirituel à la fois absurde et prenant est bien plus de son cru que de celui de Milligan. L’auteur a surement écrit le contenu des bulles mais les deux ont surement beaucoup échangé pour raconter cette histoire. A l’instar du travail de JH Williams III sur Promethea, en compagnie d’Alan Moore, McCarthy soumet la page à son bon vouloir pour y mélanger toutes les histoires qu’il raconte en même temps sans que le lecteur ne se sente perdu à aucun moment.

Enfin presque. En fait, le tour de force de McCarthy est de créer une unité narrative grâce à son style extraverti pour que le tout passe comme une seule et même histoire voguant de rêve en rêve pour atteindre une vérité absolue sur l’existence.

Résumé en une seule phrase, cela doit sembler très fumeux. Par contre, raconter par McCarthy et Milligan c’est un plaisir nouveau et originale qui me fait regretter de ne pas avoir découvert plus tôt ce dessinateur de génie dont le talent se fait rare dans le monde du comics (il nous a fait grâce d’une histoire de Dr Strange en trois parties il y a quelques mois, surement passée inaperçue du fait de son graphisme déluré). Rogan Gosh n’est pas une histoire qui se raconte mais qui se vit. L’exemple type de récit créé pour être écrit et dessiné à la fois. Inadaptable, inracontable, immanquable.

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Auteur:Mathieu Lubrun - Hororo

25/02/82, 1m80, à peine 60 kilos et élevé pour parcourir le macadam parisien de refuge en refuge. Chroniqueur rock depuis 2004 sur Eklektik-rock, bibliothécaire 2.0 depuis 2008, passionné de musique (metal, jazz, rap, electro …) et de comics. Alcoolique de concerts et de disques, bavard et effervescent dès qu’il rentre en contact avec un artiste qu’il apprécie.

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