La petite princesse, c’est Violetta, une fillette âgée d’une dizaine d’années, qui vit avec sa grand-mère d’origine roumaine à Paris à la fin des années 70. Son quotidien assez morne est
rythmé par les visites surprises de sa mère, Hannah (jouée par Isabelle Huppert), une pseudo artiste peintre aux tenues excentriques (un croisement entre Morticia Adams et Marlene Dietrich). Cette dernière vient de se mettre à la photographie et après des années de quasi-abandon, elle se prend d’un intérêt soudain pour sa fille, qui avec ses longs cheveux blonds et ses yeux bleus, a tout d’une poupée de porcelaine et incarne par conséquent l’égérie parfaite. Au début, la petite est ravie de l’attention que lui accorde sa mère, et pose bien volontiers sous l’objectif maternel. Mais la poupée de porcelaine en robes en dentelle des premiers clichés se mue progressivement en Lolita au maquillage outrancier et aux poses alanguies dans des décors macabres. Hannah et par conséquent Violetta, deviennent rapidement les coqueluches du milieu branché parisien. Dès lors, la petite vie tranquille de Violetta vole en éclats et elle finit par se lasser d’être le jouet de sa mère. Elle souhaite arrêter les photos pour reprendre une vie normale. Mais la mère ne l’entend pas de cette oreille et refuse de lâcher sa poule aux oeufs d’or. Les relations entre la mère et la fille prennent alors une tournure pour le moins houleuses…
Ce pitch vous paraît glauque ? Eh bien dites vous qu’il n’est pas sorti du cerveau d’un scénariste dérangé, mais qu’il est bel et bien inspiré d’une histoire vraie, celle d’ Eva Ionesco, la réalisatrice (et aussi actrice connue pour ses seconds rôles), qui, de 4 à 12 ans, posa pour sa mère, la photographe Irina Ionesco, pour des clichés érotico-artistiques dans un décor aux allures de bordel macabre et baroque, avec crucifix, têtes de mort, tentures, miroirs, qui furent vendus d’abord à des galeries privées puis à des journaux à grand tirage comme Lui, Playboy, Der Spiegel…Et encore, d’après la réalisatrice, elle aurait proposé une version édulcorée des faits car la réalité aurait été plus trash…Les photos d’Irina Ionesco s’inscrivent dans un courant artistique auquel appartiennent par exemple Balthus pour la peinture, Gabriel Matzneff pour la littérature, mettant en avant l’idée que la vraie beauté ne peut être incarnée que par de jeunes personnes, l’innocence et le mystère se perdant à l’adolescence. Elles annoncent également la mouvance gothico-punk-décadente (cf les scènes à Londres, où le lord anglais a tout de la rock star avec ses tatouages et ses smokey eyes). La question abordée dans ce film est : jusqu’où peut-on aller au nom de l’art et son pendant, doit-on fermer les yeux sur une situation contre-nature sous prétexte de performance artistique ? D’un point de vue artistique, oui les photos d’Irina Ionesco sont belles. Mais elles auraient pu l’être aussi avec des modèles majeures et consentantes, comme sur d’autres photos où Irina a pris pour modèles des jeunes femmes plutôt plantureuses. Car le procédé utilisé pour obtenir un tel résultat les rendent du coup assez répugnantes. Afin de vous donner une idée, vous pouvez voir quelques photos ici. En parallèle à ce thème universel, en choisissant de réaliser ce film, Eva Ionesco se positionne dans une démarche personnelle et cathartique qu’elle couvait depuis une dizaine d’années, après avoir perdu un procès contre sa mère qui continue de vendre des photos d’Eva nue à Moscou et en Asie. Porter elle-même son histoire à l’écran constitue donc un moyen de récupérer son « droit de regard ».
Pour en revenir au film en lui-même, il est bien foutu dans le sens où le sujet est d’abord abordé à la manière d’un conte de fées -cf la première apparition d’Hannah en bonne fée venue sortir Cendrillon (Violetta) de son triste sort pour lui faire connaître un monde plus chatoyant et attractif. Puis la machine s’enraye et cet univers onirique devient cauchemardesque pour finir par être complètement malsain. Chapeau à la bande-originale signée Bertrand Burgalat, des instrumentaux où se côtoient piano, harpe, violon, clarinettes, vibraphone, percussions, batterie et mellotron servant parfaitement l’ambiance du film. Néanmoins, le film n’est pas une franche réussite. En effet, il traîne en longueur. Certes, on peut ainsi voir que la violence des rapports entre la mère et la fille va crescendo, mais comme il n’y pas d’éléments nouveaux dans l’intrigue pendant une grosse demie-heure, on s’ennuie ferme. Par ailleurs, si la jeune Anamaria Vartolomei excelle et passe sans difficulté de la fillette angélique à la Lolita rebelle puis à un personnage presqu’inhumain en train de basculer dans la folie (en cela la scène où Violetta, réveillée par sa mère, imite un animal est très dérangeante), j’ai moins apprécié le jeu d’Isabelle Huppert ainsi que les dialogues en général qui sonnent un peu faux. La fin du film laisse un goût d’inachevé mais d’après ce que j’ai lu, Eva Ionesco envisagerait de réaliser une suite.
Enfin et surtout, ce qui m’a choquée, c’est l’inertie des adultes face à cette situation : si on peut laisser à la grand-mère le bénéfice de son grand âge, si on considère que la mère a des problèmes psychologiques évidents (faire de sa fille un objet de désir pour les hommes alors qu’elle-même n’arrive vraisemblablement pas ou plus à les attirer, c’est quand même pas trop trop normal) mais qu’elle a des circonstances atténuantes (background familial ultra-glauque qui sera révélé à la fin du film), comment peut-on pardonner au tout-Paris branchouille qui trouve so arty qu’une gamine de 10 ans s’exhibe comme si elle en avait dix de plus (après tout, s’il n’y avait pas de demande, il n’y aurait pas d’offre), picole et fume, au corps enseignant qui ne réagit guère en voyant soudain débarquer en classe une mini-Madonna période Like a Prayer (sacré anachronisme, je sais, mais c’est pour vous donner une idée du look de la pré-ado), à la mère de la meilleure copine de Violetta qui semble ravie que sa fille soit amie avec une « célébrité » (qu’importe que ça soit une baby porn star après tout), à l’assistance sociale qui est juste ridicule, et je ne vous parle même pas du centre éducatif qu’on voit à la fin du film.
My Little Princess laisse donc une impression mitigée : si on comprend parfaitement la démarche de la réalisatrice, il n’en reste pas moins que le résultat final n’est pas à la hauteur des espérances qu’on pouvait attendre d’un tel sujet. Peut-être par manque de recul ? Si le film, présenté au dernier Festival de Cannes dans le cadre de la Semaine de la Critique, ne laisse pas indifférent, c’est en grande partie grâce à son sujet choc, mais nullement par une mise en scène brillante ou une interprétation excellente de l’ensemble de la distribution.


















Ce film ne m’a déclenché aucune compassion pour cette enfant. Tous les enfants veulent que leurs parents ne regardent qu’eux et tous n’ont pas la chance d’avoir eu une Irina Ionesco pour mère afin de se servir aujourd’hui de ce nom pour assouvir des pulsions de haine exhibitionniste. Ce film n’a aucun intérêt.