En 2005, Joe Kubert publiait Jew Ganger: A father’s admonition, une oeuvre tout aussi intime que le fameux A contract with God de Will Eisner. En 2011, après une publication en format cartonné (hardcover, comme on dit là bas), plus couteuse, voilà enfin l’édition souple (softcover) de cette histoire, au titre raccourcit en Jew Gangster, que je découvre. De la famille Kubert, les lecteurs de comics de ma génération connaissent surtout Andy et Adam, ses deux fils, tout deux dessinateurs de comics de super-héros parmi les personnages les plus populaires comme Batman, les X-Men ou Hulk. Dessinateur de super-héros lui aussi, Joe Kubert n’a à son actif pas que cela, loin de là, et est surtout connu pour avoir illustré le personnage de Sergent Rock, un « simple » (en comparaison avec Captain America) soldat qu’il a crée avec Robert Kanigher.
Durant la deuxième partie de sa carrière, il prit le même envol que Will Eisner en créant des récits à l’extérieur du créneau héroïque avec Fax from Sarajevo, publié en 1996, le récit, reconstitué à partir des faxes avec lesquelles il communique avec le monde extérieur, de la survie de l’agent littéraire, Erwin Rustemagic. A l’instar de Mauss de Art Spiegelman, Fax from Sarajevo est un témoignage poignant d’un conflit que j’ai personnellement vécu par les informations que je recevais dans les journaux télévisés regardés distraitement au moment des faits.
Avec Jew Gangster, Kubert père revient à une version romancé de l’histoire, celle du fils d’une famille juive, immigré depuis une génération, la sienne, aux Etats-Unis, pour se retrouver en pleine grande dépression et vivre de quelque dollars gagnés à la sueur du front de ses parents. A mi-chemin entre les Affranchis de Martin Scorsese et Un contrat avec Dieu de Will Eisner, ce morceau d’adolescence raconté à l’encre de chine se fait dans la violence et dans le compromis qu’un jeune homme doit faire entre son amour pour sa famille et son désir d’indépendance. Tout comme Henry Hill dans les Affranchis, Ruby Kaplan fait le premier pas dans l’univers des mafieux pour gagner son indépendance financière. Il rejette le mode de vie honnête de ses parents qui les font vivre dans la pauvreté, alors que l’argent facile lui tend la main en rendant d’abord de petit service à des gangsters de seconde catégorie. En moins de 140 pages, Joe Kubert raconte cependant plus que la vie d’un jeune homme mais aussi celle d’un quartier et d’une époque. Des illustrations inter chapitre dépeigne la vie des immigrants et le climat d’austérité économique dans lequel les habitants du quartier juif de Brooklyn doivent vivre en priant pour des jours meilleurs.
Par rapport à de nombreuses histoires du même type, qu’elle traite de la mafia ou de la ville de New York à cette époque, Jew gangster n’est qu’une pièce de plus dans la longue liste des histoires racontant cette époque, et pas l’une des plus importantes. A contrario, des séries comme Ce qui est à nous, scénarisé par David Chauvel et dessiné par Erwan Le Saëc, ne bénéficie pas du talent d’un auteur aussi important que Joe Kubert qui donne vie en noir et blanc à des gangsters, des gamins, des rabbins et des femmes fatales avec toute la maitrise de l’homme d’expérience. Il y mêle ses propres souvenirs, sa culture et son talent de conteur dans un format narratif très classique mais efficace, avec surtout des pages découpés simplement en quatre cases égales, rendant la lecture très fluide et l’enchainement des évènements très rapides. On peut regretter un développement très succin de certains conflits entre Ruby et son père qui aurait mérité plus de silence que n’en laisse le récit. La justesse des dialogues, des regards, ainsi que l’attention porté aux vêtements et aux immeubles, toutes les marques familières de ces lieux qu’ont traversés les personnages des Affranchis ou de Mean Street sont aussi présentes dans toute leur authenticité.
Si Jew Gangster pêche par trop de rapidité, elle n’est pas compromise par un manque d’attention aux détails les plus subtiles qui pourraient décrédibiliser le récit. De plus, bien que je ne fasse que comparer cette histoire à des histoires de gangster italien, Jew Gangster possède bien des spécificités propre à la culture juive, non seulement dans la manière d’agir des criminels que celle des innocents. Toute une spécificité de la ville de New York qui n’a pas eu beaucoup l’occasion d’être illustré, hormis dans les œuvres de Eisner, et dont cette pierre apportée par Joe Kubert doit compter beaucoup plus. En revanche, je déplore l’absence d’introduction pour donner à cette réédition un peu plus de valeur qu’un simple retour en librairie dans un format moins couteux.

















